des corps

Tuesday, December 21, 2004

Ca revient et ça s'en va

Je me force à écrire ce blog : plus du tout une nécessité. Je me force à lire les autres blogs que j'aime d'habitude, sans en avoir vraiment envie : ils me déçoivent tous. Ca manque de souffle, de vie, d'inspiration... Le blog a beau être un phénomène de société, il ne résiste pas à Noël.@

Ca revient et ça s'en va

Je me force à écrire ce blog : plus du tout une nécessité. Je me force à lire les autres blogs que j'aime d'habitude, sans en avoir vraiment envie : ils me déçoivent tous. Ca manque de souffle, de vie, d'inspiration... Le blog a beau être un phénomène de société, il ne résiste pas à Noël.@

Wednesday, December 15, 2004

Pivalate de Tixocortol

Ca pourrait être le nom d'un personnage de bande dessiné dans une histoire futuriste teintée de références à l'empire Romain. Ce n'est malheureusement que le nom du principe actif du vaporisateur que je m'enfile dans les trous de nez trois fois par jour.
J'ai un rhube, et je n'aurais pas autant de travail, j'en profiterai vraiment à fond. Quand ce n'est pas trop grave ni trop inconfortable, c'est à dire sans toux, fièvre de cheval, nausées, vomissements, douleurs diverses, j'adore être malade. Des bons souvenirs du temps où ma manman me chouchoutais, sûrement. J'ai repris le flambeau et, du coup, j'adore me chouchouter, traîner toute la journée en peignoir en comatant devant un film débile, un bouquin pas fatiguant ou une BD, sans aucune culpabilité.
Mais surtout, je suis fasciné par la machine du corps humain. J'adore sentir cette légère inflammation virale des voies respiratoires à rétablissement assymptômatique, amélioration progressive, rechute rapide juste avant la guérison finale. Je joue l'automédication à fond, fier des mes diagnostiques précis sur la nature du mal. J'ai l'impression de sentir crépiter en moi toute une armée de globules blancs livrant bataille aux virus et aux bactéries, et je suis l'avancement de ma cavalerie immunitaire avec reconnaissance et intérêt.
Et puis c'est à ces moment là que j'apprécies vraiment le plus de travailler chez moi toute la journée, sans sortir ni voir personne, avec quelque chose de subtil et passionné en fond sonore, les quatuors pour piano de Brahms par exemple. Finalement, il m'en faut parfois peu pour être heureux. Un tête-à-tête de 48 heures, juste Pivalate de Tixocortol et moi, avec double pénétration nasale trois fois par jour par exemple...Ä

Monday, December 13, 2004

Vive la pollution

Ce week-end, comme je me l'étais promis, j'ai été un ange. J'ai commencé dès mon arrivée à Paris. Après un déjeuner de boulot, alors que je remontais l'avenue Montaigne, je suis rentré dans une boutique pour en ressortir en portant un gros paquet avec noeud en ruban de satin. Un cadeau comme ça, pour rien, cher et gratuit, pour le type formidable qui partage ma vie.
Et puis le soir, la projection d'une amie. Un film sublîme : je n'ai même pas eu à me forcer pour me répandre en compliments intelligents. Ses amis, que je n'avais pas vus depuis une éternité et qui étaient tous au courant de ma dernière acquisition, me posaient des questions sur mon château. J'ai fait beaucoup d'efforts pour ne pas répondre pendant trop longtemps, et recentrer le plus vite la discussion autour du film ou d'eux.
Samedi, j'ai accepté les trois invitations qu'on me proposait en les divisant en trois moments, un verre, un dîner, un dessert. A chaque fois, j'ai fait mon petit numéro de scénariste comme mes hôtes les aiment parce que ça pimente leur soirées. Mais au fond, ce que j'ai le plus aimé, c'était me rendre d'un endroit à l'autre au volant de mon auto adorée. A l'arrêt, je regardais sans arrêt dans le rétroviseur, pour admirer la vapeur dense sortant de chaque côté de la voiture par les deux pots d'échappement, nimbant mon joli monstre d'un cumulus blanc comme pour l'isoler de toutes ces autres bagnoles trop neuves, trop raisonnables, trop compactes, pas assez belles, pas assez polluantes. Ce week-end j'ai essayé d'être un ange, mais je ne peux pas l'être entièrement. Alors quand le feu passe au vert, il suffit d'un petit coup sur l'accélérateur pour que mon gros chat bondisse avant tout le monde dans un nuage et m'emporte avec lui comme un démon.ç

Thursday, December 09, 2004

Toute petite vie

Ce soir j'ai vu mon plombier dans l'eau. C'est trop. Je commence seulement à réaliser au bout de deux ans que je passe beaucoup de temps dans une toute petite ville. Mais comme j'ai la chance de m'en échapper quand je veux, c'est le contraire d'un truc étouffant. C'est une proximité avec les gens au quotidien plutôt touchante, mais hautement absurde et assez comique pour un parisien.
Après avoir nagé comme un dérâté, j'ai passé un dîner génial à picoler et parler de cul avec le copain qui m'accompagnait. Le serveur, transfuge méditerranéen égaré dans les brumes normandes, participait activement. Chaque fois qu'il passait derrière moi, il nous interrompait par une petite blague en me serrant l'épaule de ses deux mains. Lui bossait, mais ça l'éclatait de nous voir prendre notre pied en discutant. Je n'avais pas ressenti depuis longtemps ce bonheur si simple d'être en vie. Cette toute petite vie, la mienne, fragile, précieuse..

Trop courte, la vie.

Je viens d'apprendre qu'un copain a une tumeur au rein, que les os sont atteints. Sa femme et lui sont surnaturellement beaux (tous les deux anciens mannequins), ils ont des enfants qui semblent sortis d'une pub tellement ils sont mingnons, une grande maison toujours ouverte aux amis dans la ville où j'ai acheté mon hôtel particulier, et sont d'une gentillesse tout aussi surnaturelle étant donné leur grande beauté... La démonstration est on ne peut plus éclatante que personne n'est à l'abris du malheur, qui peut frapper à chaque instant dans les endroits où il n'est à priori pas invité.
Je vais aller nager comme un malade à la piscine, mâter sans vergogne dans le vestiaire le cul et la bite de tous les pompiers qui sont au club de natation avec moi, manger ensuite un bon coeur d'alloyau saignant avec un copain aux 4 chats en buvant comme un trou, rentrer, me faire un pétard et appeler mon mec juste pour lui dire simplement "je t'aime" avant de lui sauter dessus demain. Elle est trop courte, la vie.t

De l'utilité de la dépression

Je viens de lire le blog de Bradshaw (http ://www.u-blog.com/brads ) et suis assez amusé. Le pauvre petit chou n'a rien vraiment compris. La chose la moins médiocre de sa vie, en fait, c'est sa dépression. Sans ça, il ne serait qu'une pauvre petite pedzouille avocat de province, qui pense encore qu'un jean baggie et un haut Dolce est le summum de l'élégance branchée, qui croit qu'il se fait du bien quand il passe une bonne soirée au Queen, et qui est persuadé qu'il suffit d'avoir un physique avantageux et du succès dans les bars pour être quelqu'un (un petit progrès cependant, il commence à en douter). Ce type a quelque chose d'un personnage de Bret Easton Ellis : il n'existe pas. Sauf quand il écrit. D'où l'intérêt de son blog.
Là où il a raison, c'est qu'il est nul d'éviter les autres. Certains commentateurs de son blog l'encouragent même dans cette voie en glorifiant son besoin de solitude. Eux aussi ils n'ont rien compris. Bien sûr, l'être humain est viscéralement seul, et il n'y a pas pire que se forcer à aller vers les autres juste pour compenser cette solitude. Mais en même temps, la seule chose qui élève l'homme bien droit sur ses pattes arrière et le différencie d'un animal qui passerait son temps à se lécher le nombril, c'est sa capacité à entrer en contact intellectuellement et affectivement avec la planète étrange et étrangère qu'est l'autre. Que ce soit en amour, en amitié ou en n'importe quoi au dessus du niveau de la ceinture (même si le dessous est le moyen le plus utilisé pour prendre contact). Je dis donc à ce cher Brad, pour toutes les questions qu'il a le mérite de se poser : vive la dépression. Surtout n'en sors pas. Le jour où ça arrivera, tu seras définitivement très con.ˇ

Gâteaux sur l'eau, bateaux dans l'air

J'ai discuté à la piscine avec mon pâtissier préféré. Ca peut paraître étrange, mais ainsi va la vie ici. Il y a à Deauville un grand artiste culinaire, un type qui a inventé le gâteau nuage, un truc en pétales de meringue et crème fouettée qui s'avale comme de l'air vanillé avec une framboise vous explosant de temps en temps par surprise dans la gueule, comme pour vous rappeler que cet orgasme miniature est un gâteau. Je le croise de temps en temps en maillot de bain dans l'eau, et nous discutons toujours un peu.Je l'adore, forcément, pour le bien qu'il me fait en mangeant, et il est assez sensible à mes compliments, à la reconnaissance de son, excellence. C'était gentiment absurde, de discuter de ses gâteaux, comme ça, dans l'eau. Derrière le patissier, rôdait le squale barraqué et poilu que j'avais déjà évoqué dans mon dernier blog euthanasié. Apparement, il était revenu en chasse dans le coin... Je suis vite sorti de l'eau, j'ai pris une douche efficace et très peu voluptueuse pour me précipiter en peignoir à la thalasso, voir mon masseur. Dans mon ancien blog, je le décrivais comme ressemblant à Shrek, version rose. Et si je le répète ici, c'est que je ne vois pas comment définir autrement ce gentil ogre en short qui me fait trop de bien avec ses grosses paluches bouillantes.
Finalement, en rentrant, j'étais assez fier d'avoir résisté à la tentation du squale poilu, qui rentre sans vergogne dans votre cabine de douche pour un tripotage à tomber par terre et vous propose un rendez-vous. Ce genre de truc est forcément moins excitant la deuxième fois, alors pourquoi gâcher un souvenir? J'en avais tellement envie qu'il valait mieux résister. Rien de tel que la frustration sexuelle pour stimuler l'imagination.
Je ne sais pas si c'est Noël, mais je suis un bon garçon en ce moment.
Hier j'ai dit à ma mêre, qui part au Vénézuela pour deux mois, que j'étais fier d'elle, fier qu'elle ne passe pas cette fête familiale comme presque toutes les mères, avec ses enfants, le centre absolu de son univers. Bon d'accord, après avoir raccroché, je me suis aussitôt dit que j'étais ravi qu'elle débarrasse le plancher pendant deux mois. Mais ça, elle ne l'a pas su.
Le prochain week-end prochain, quand je reviendrais à Paris, un autre défi m'attend: la mère du type formidable qui partage ma vie débarque d'Angleterre à Paris. La mère du Type Formidable est sino-indienne, une petite chose maladive sans âge et sans sexe défini qui tousse beaucoup, et qui a été très bien définie par un ami comme une "woodoo witch" (sorcière vaudou). Elle fait cuire du poisson séché à 8h du matin, et quand vous la complimentez à midi sur l'excellence de son plat, elle vous répond que c'est surtout l'arsenic qu'elle a rajouté dedans qui donne bon goût. Le Type Formidable, toujours stressé par son arrivée, garde un assez mauvais souvenir de sa dernière visite. Etre réveillé par des odeurs de curry et de poisson déshydraté m'avait un peu foutu en rogne. Ca n'allait pas du tout avec la couverture en vison, les tableaux et les tapis anciens de notre chambre. Je lui ai promis cette fois-ci que je serai super gentil, et j'ai presque hâte de voir si je vais réussir.
Bon, j'écris trop dans ce blog, mais pourquoi pas puisque je suis toujours incapable de rien écrire à côté. Pourtant je sens la marmite bouillonner, j'ai 100 000 idées. Mais je suis encore trop désenchanté pour aller les chercher.
Alors je reste là, à bouquiner ou regarder des films. Tout à l'heure j'ai vu "conte de la lune vague après la pluie" de Misoguchi, avec une scène de baiser entre un fantôme-geisha et un potier d'une beauté à couper le souffle. Je l'ai repassée au moins quatre fois. Je me sens en état de flottaison créatrice, et rarement je n'ai été aussi bien ici, en adéquation totale avec ce paysage glacé de brouillard sur la mer. De l'autre côté de ma fenêtre, quelques bateaux suivent une trajectoire rectiligne en apesanteur sur la brume.f

Tuesday, December 07, 2004

Les seins de la caissière

Je reprends mon blog après en avoir euthanasié la version précédente. J'écrivais de façon très crispée, beaucoup trop soucieux de l'effet que je voulais produire. Et comme je passe mon temps crispé sur les scénarii que je dois rendre, c'était une très mauvaise façon de m'y prendre pour me changer les idées.
Là, je m'en fous. J'ai juste envie de consigner quelque part les petits évènements de ma vie avant qu'ils ne disparaissent de ma mémoire. Car ce que j'adore dans les autres blogs que je lis, ce sont ces petites miettes d'existence que chaque blogueur laisse derrière lui. Puisqu'en gros nous, humains, sommes confrontés aux mêmes questions importantes sur le monde et nos existence, n'est-ce pas l'insignifiance de nos aventures les plus minuscules qui nous différencie?

La semaine dernière, après mon massage hebdomadaire, j'ai décidé de faire un tour au sauna de la thalasso, chose que je ne fais habituellement jamais. Pour moi, déformation homosexuelle oblige, le terme "sauna" suinte le sexe par tous les pores de son mot... En me retrouvant, ma serviette autour de la taille, installé entre un gros Belge à moustaches blanches et une dadame permanentée, je me suis rappelé comme une découverte extraordinaire qu'un sauna est avant tout une pièce en bois surchauffée dans laquelle on s'enferme pour suer.Une petite bonne femme est entrée, sein nus, sa serviette autour de la taille, et s'est allongée très décontractée sur le banc devant moi. Fasciné, je ne pouvais pas m'empêcher de fixer son corps, évitant en même temps de m'attarder trop sur le haut de ses cuisses, pour ne pas voir ce que la serviette ne devait pas très bien cacher. Pour un trentennaire gay, ça ressemblait à peu près à un cauchemar absolu. Mais après avoir connu la facilité lassante des rencontres dans les établissement parisiens, me retrouver assis comme un idiot dans un sauna d'une thalasso en Normandie, sans personne avec qui baiser, ressemblait presque à une aventure extrême.
Pendant le week-end, j'ai retrouvé ma vie parisienne, et ne suis revenu à Trouville qu'hier dans l'après-midi. Je terminais mes courses à Monoprix avant de partir à mon entraînement de natation, quand mon regard s'est posé sur la caissière. Je n'en suis pas revenu : c'était ma petite bonne femme du sauna! J'étais tellement surpris que j'aurais voulu lui sourire, lui faire une petite blague complice sur nos corps en sueur à la thalasso, mais elle ne m'avait pas reconnu, et continuait d'un air blasé à présenter le code-barre de mes achats au lecteur électronique de sa caisse. Je la regardais faire, incapable de la revoir autrement que la poitrine à l'air. L'idée d'avoir partagé avec cette petite bonne femme ce moment de sudation intense m'amusait vraiment et m'attendrissait un peu aussi. Il y a dans les aventures insignifiantes un petit lien intime qui se tisse de façon ludique et excentrique entre les humains. Quel homo parisien pouvait se vanter d'avoir vu, un jour dans un sauna, les seins de la caissière du Monoprix?

#1

Le lotissement de banlieue égrénait son chapelet de maisons collées les unes contre les autres autour du parking central. Difficile de me dire aujourd'hui, tant mon obsession à me construire un environnement à la hauteur de mon ambition dirige mon existence, que ce lotissement est le premier décor de mauvais goût dont je me souvienne, celui dans lequel j'aimerais le moins, en souvenir, rejouer le rôle de mes premières années.
Et pourtant, à l'époque, ce paté de maison n'avait rien d'un décor. J'y vivais, tout simplement.
J'avais peut-être déjà vaguement conscience qu'il existait autre chose que cette médiocrité architecturale, alors je dessinais des châteaux et des lustres à répétition. Mais ces splendeurs, comme le reste du monde, avaient une existence toute virtuelle. Elles me servaient principalement à rêver, à m'évader de cet endroit que je ne cherchais pas encore à fuir. Même les souvenirs heureux de mon enfance sans problèmes particuliers n'ont pas assez de force pour me donner envie d'y retourner. Il n'y a qu'une seule personne qui m'y ramène.
Elle habitait à quelques maisons de la mienne. Je ne me souviens pas de quand ni comment nous nous sommes rencontrés mais, un jour, elle faisait entièrement partie de ma vie. Il y a dans la brutalité soudaine de sa présence amoureuse à mes côtés quelque chose d'aussi tranchant que la naissance de la mémoire sur le flou que j'ai imposé à mon passé.
En même temps, le plus désagréable dans cette certitude de mon amour fou pour ma petite voisine, est qu'il repose en partie sur des histoires que ma mère m'a racontées. Ma mère a un véritable don pour arranger la perception de la réalité à sa façon, alors je me méfie en général de tout ce qu'elle peut me rappeler de mon enfance. Mais j'ai en même temps très envie d'y croire.
L'épisode qu'elle préfère, c'est celui où je suis soit-disant rentré en pleurs un soir à la maison. Ma petite voisine ne voulait plus se marier avec moi parce qu'elle avait décidé de devenir bonne-soeur. Ma mère, telle une bonne fée capable de tous les miracles, était allé la trouver aussitôt pour lui expliquer quelque chose de très simple : si jamais elle devenait bonne-soeur, elle serait obligée de s'habiller de la même façon tous les jours et ne pourrait plus jamais mettre de jolie robe de toutes les couleurs. Elle m'était paraît-il aussitôt revenue.
Il y a par contre un souvenir dont je suis à peu près sûr, qui se situe chez elle. Je me revois en fait toujours dans sa maison, alors que je ne la revois jamais dans la mienne. Le plus étrange, c'est aussi qu'avec le peu de critères dont je disposais à cet âge pour juger de l'intérieur des gens, je me souviens très bien que ses parents, au demeurant adorables, avaient mauvais goût. Je n'irai pas jusqu'à dire que le crépi, le tissus à carreaux faussement rustique mâtiné de mobilier 70 de chez moi constituait un exemple de raffinement, mais je voyais nettement la différence avec la banquette en fausse fourrure rouge aux accoudoirs en skaï noir, le gros coquillage dans l'entrée et les tapisseries aux murs de chez elle. Dans mon souvenir, je revois un vélux de son grenier, éclairant un bout de moquette sur lequel elle était allongée, sans culotte, les cuisses écartées, me laissant triturer ses minuscules chaires roses et odorantes avec un sourire amusé d'encouragement.
Dans un style un peu plus romanesque, je revois aussi très bien un départ en vacances, sur le fameux parking au milieu du lotissement. Je ne me souviens pas de ce qui a précédé la scène d'adieux, mais je me suis d'un seul coup retrouvé en larmes, en train d'hurler à l'intérieur de sa voiture, m'accrochant à ce que je pouvais d'elle, en l'occurence ses cheveux, la faisant hurler à son tour, peut-être de douleur réelle, alors que nos parents essayait de nous séparer. Dans ce souvenir, nos parents décidaient d'un commun accord que mon petit frère partirait à sa place aux Sables d'Olonnes, et qu'elle resterait avec moi. Etrangement, je n'ai jamais demandé à ma mère de valider mon souvenir, peut-être par peur qu'il n'ait jamais existé. Trois souvenirs pour des années d'amour fou, c'est quelque chose de précieux auquel il est difficile de toucher.
La seule chose dont je suis certain, c'est de ce jour pluvieux et gris, où j'étais dans la cuisine en train de dessiner, même si j'hésite encore avec la pâte à modeler. Ma mère est allée répondre à la porte, et quelque chose a dû m'y attirer aussi, un mélange de curiosité et, à posteriori, le pressentiment du malheur qui allait me frapper. A côté de la bande en verre dépoli de la porte d'entrée grande ouverte, le ciré jaune de son grand frère, tâché de sang, se détachait avec une netteté électrique sur le ciel orageux. Il articulait péniblement les mots à travers ses larmes, nous annonçant qu'elle venait d'avoir un accident, qu'elle était morte.
La suite est assez floue. Il y a la porte de ma chambre dans l'obscurité cette nuit-là, alors que j'invoquais je ne sais plus qui, de Dieu ou de Père Noël, pour qu'elle soit encore vivante. Ma mère entrant pour me parler, me racontant des sornettes sur son âme qui s'était envolée pour me faire croire, de façon si peu réaliste, à autre chose qu'à sa résurrection. Puis il y a le choix d'un petit pot de fleur blanc en forme de cygne avec une bruyère entre les ailes, et l'enterrement.
Je n'ai presque aucun souvenir de ma tristesse, alors que je ressens encore, sans être sûr de son existence réelle, la douleur hurlante de m'arracher à elle pour les vacances. Ce n'est peut-être après tout qu'un tour que la mémoire me joue, une transposition d'une douleur sur une autre pour les évacuer plus facilement.
Je ne saurais dire combien de temps nous sommes restés dans ce lotissement. A partir de sa mort et de son enterrement, ma mémoire disparaît pour une période indéfinie de mon existence, et ne refait surface que le jour de notre déménagementt.
Je me dis souvent que je devrais enquêter de façon plus assidue auprès de mes parents pour remettre un peu d'ordre et des dates dans cette histoire. J'ai bien essayé de le faire de temps en temps, mais aussitôt révélées, les dates et mon âge correspondant disparaissent comme sur cet écran blanc qu'il y avait dans ma chambre, sur lequel il suffisait de passer doucement un tampon de feutrine ou un doigt pour que les dessins s'effacent instantannément.
J'ai vécu pendant longtemps dans la hantise que l'importance de cette histoire dans ma vie ait été montée en épingle de toute pièce par l'invention de ma propre légende pour m'expliquer qui je suis aujourd'hui. Dans ma famille proche et restreinte, mon père, ma mère et mon frère, les légendes vont bon cours en vase clos et s'appuient parfois sur les évènements les plus insignifiants pour se construire et déterminer l'histoire prédestinée de nos personnalités. Il y a la légende de mes premiers mots, qui ont fait comprendre tout de suite à ma mère que je serai un artiste, la légende de mon frère et son garage à voiture, pour expliquer qu'il serait lui beaucoup plus pragmatique et normal... Je nourris depuis longtemps une méfiance coupable envers notre maladie congénitale à inventer nos médiocres mythologies pour passer sous silence la réalité moins glorieuse de nos vies.
Mon travail le plus difficile, ces dernières années, à été d'essayer de mettre tout ce fatras d'histoire dans un placard pour m'en tenir à la réalité. Vivre au présent, sans expliquer mon passé pas assez grandiose à mon goût, ni me projeter dans un futur rêvé, parfois trop grandiose pour moi. La façon la plus efficace de faire le ménage, a été de devenir scénariste, en me ménageant un espace de fiction construit de toutes pièces avec des bouts de sentiments indifféremment liés à des souvenirs ou des désirs affleurant dans mes textes depuis mon inconscient.
Il y a un peu plus d'un an, alors que je terminais un très long scénario, la première chose vraiment importante que j'ai jamais écrite, un phénomène étrange s'est produit. Mon héros de 30 ans, très parisien, qui se réveillait en banlieue dans la chambre d'un homme avec qui il avait couché, attendait seul dans le lit, comme moi devant mon écran informatique, de savoir quoi dire. Soudain, une petite fille pas du tout prévue dans le texte initial, la fille de l'homme chez qui le héros était resté pour la nuit, arrive et commence à discuter avec lui de tout et de rien. Elle lui pose des questions sans vraiment les écouter, et lui parle finalement de son envie de devenir bonne-soeur. Elle hésite en fait entre bonne-soeur et danseuse, incapable de se décider parce que "danseuse c'est dur, et bonne-soeur c'est facile, mais on ne peut pas mettre de tutu."
J'ai écrit toute la scène dans une transe étrange, comme si elle était là, sous mes doigts. Un petit fantôme à fossette s'était glissé d'un seul coup dans mon ordinateur pour me permettre, l'espace d'une scène, de discuter encore un peu avec elle. J'avais grandi parce que j'étais vivant, et elle était restée intacte à l'âge plutôt vague ou la mort nous avait séparés. Je venais de comprendre, un peu à mon insu, que je n'avais plus besoin de me méfier de mes propres légendes. Il suffisait, pour écrire bien, de me laisser aller à exprimer leur part de vérité.