Le lotissement de banlieue égrénait son chapelet de maisons collées les unes contre les autres autour du parking central. Difficile de me dire aujourd'hui, tant mon obsession à me construire un environnement à la hauteur de mon ambition dirige mon existence, que ce lotissement est le premier décor de mauvais goût dont je me souvienne, celui dans lequel j'aimerais le moins, en souvenir, rejouer le rôle de mes premières années.
Et pourtant, à l'époque, ce paté de maison n'avait rien d'un décor. J'y vivais, tout simplement.
J'avais peut-être déjà vaguement conscience qu'il existait autre chose que cette médiocrité architecturale, alors je dessinais des châteaux et des lustres à répétition. Mais ces splendeurs, comme le reste du monde, avaient une existence toute virtuelle. Elles me servaient principalement à rêver, à m'évader de cet endroit que je ne cherchais pas encore à fuir. Même les souvenirs heureux de mon enfance sans problèmes particuliers n'ont pas assez de force pour me donner envie d'y retourner. Il n'y a qu'une seule personne qui m'y ramène.
Elle habitait à quelques maisons de la mienne. Je ne me souviens pas de quand ni comment nous nous sommes rencontrés mais, un jour, elle faisait entièrement partie de ma vie. Il y a dans la brutalité soudaine de sa présence amoureuse à mes côtés quelque chose d'aussi tranchant que la naissance de la mémoire sur le flou que j'ai imposé à mon passé.
En même temps, le plus désagréable dans cette certitude de mon amour fou pour ma petite voisine, est qu'il repose en partie sur des histoires que ma mère m'a racontées. Ma mère a un véritable don pour arranger la perception de la réalité à sa façon, alors je me méfie en général de tout ce qu'elle peut me rappeler de mon enfance. Mais j'ai en même temps très envie d'y croire.
L'épisode qu'elle préfère, c'est celui où je suis soit-disant rentré en pleurs un soir à la maison. Ma petite voisine ne voulait plus se marier avec moi parce qu'elle avait décidé de devenir bonne-soeur. Ma mère, telle une bonne fée capable de tous les miracles, était allé la trouver aussitôt pour lui expliquer quelque chose de très simple : si jamais elle devenait bonne-soeur, elle serait obligée de s'habiller de la même façon tous les jours et ne pourrait plus jamais mettre de jolie robe de toutes les couleurs. Elle m'était paraît-il aussitôt revenue.
Il y a par contre un souvenir dont je suis à peu près sûr, qui se situe chez elle. Je me revois en fait toujours dans sa maison, alors que je ne la revois jamais dans la mienne. Le plus étrange, c'est aussi qu'avec le peu de critères dont je disposais à cet âge pour juger de l'intérieur des gens, je me souviens très bien que ses parents, au demeurant adorables, avaient mauvais goût. Je n'irai pas jusqu'à dire que le crépi, le tissus à carreaux faussement rustique mâtiné de mobilier 70 de chez moi constituait un exemple de raffinement, mais je voyais nettement la différence avec la banquette en fausse fourrure rouge aux accoudoirs en skaï noir, le gros coquillage dans l'entrée et les tapisseries aux murs de chez elle. Dans mon souvenir, je revois un vélux de son grenier, éclairant un bout de moquette sur lequel elle était allongée, sans culotte, les cuisses écartées, me laissant triturer ses minuscules chaires roses et odorantes avec un sourire amusé d'encouragement.
Dans un style un peu plus romanesque, je revois aussi très bien un départ en vacances, sur le fameux parking au milieu du lotissement. Je ne me souviens pas de ce qui a précédé la scène d'adieux, mais je me suis d'un seul coup retrouvé en larmes, en train d'hurler à l'intérieur de sa voiture, m'accrochant à ce que je pouvais d'elle, en l'occurence ses cheveux, la faisant hurler à son tour, peut-être de douleur réelle, alors que nos parents essayait de nous séparer. Dans ce souvenir, nos parents décidaient d'un commun accord que mon petit frère partirait à sa place aux Sables d'Olonnes, et qu'elle resterait avec moi. Etrangement, je n'ai jamais demandé à ma mère de valider mon souvenir, peut-être par peur qu'il n'ait jamais existé. Trois souvenirs pour des années d'amour fou, c'est quelque chose de précieux auquel il est difficile de toucher.
La seule chose dont je suis certain, c'est de ce jour pluvieux et gris, où j'étais dans la cuisine en train de dessiner, même si j'hésite encore avec la pâte à modeler. Ma mère est allée répondre à la porte, et quelque chose a dû m'y attirer aussi, un mélange de curiosité et, à posteriori, le pressentiment du malheur qui allait me frapper. A côté de la bande en verre dépoli de la porte d'entrée grande ouverte, le ciré jaune de son grand frère, tâché de sang, se détachait avec une netteté électrique sur le ciel orageux. Il articulait péniblement les mots à travers ses larmes, nous annonçant qu'elle venait d'avoir un accident, qu'elle était morte.
La suite est assez floue. Il y a la porte de ma chambre dans l'obscurité cette nuit-là, alors que j'invoquais je ne sais plus qui, de Dieu ou de Père Noël, pour qu'elle soit encore vivante. Ma mère entrant pour me parler, me racontant des sornettes sur son âme qui s'était envolée pour me faire croire, de façon si peu réaliste, à autre chose qu'à sa résurrection. Puis il y a le choix d'un petit pot de fleur blanc en forme de cygne avec une bruyère entre les ailes, et l'enterrement.
Je n'ai presque aucun souvenir de ma tristesse, alors que je ressens encore, sans être sûr de son existence réelle, la douleur hurlante de m'arracher à elle pour les vacances. Ce n'est peut-être après tout qu'un tour que la mémoire me joue, une transposition d'une douleur sur une autre pour les évacuer plus facilement.
Je ne saurais dire combien de temps nous sommes restés dans ce lotissement. A partir de sa mort et de son enterrement, ma mémoire disparaît pour une période indéfinie de mon existence, et ne refait surface que le jour de notre déménagementt.
Je me dis souvent que je devrais enquêter de façon plus assidue auprès de mes parents pour remettre un peu d'ordre et des dates dans cette histoire. J'ai bien essayé de le faire de temps en temps, mais aussitôt révélées, les dates et mon âge correspondant disparaissent comme sur cet écran blanc qu'il y avait dans ma chambre, sur lequel il suffisait de passer doucement un tampon de feutrine ou un doigt pour que les dessins s'effacent instantannément.
J'ai vécu pendant longtemps dans la hantise que l'importance de cette histoire dans ma vie ait été montée en épingle de toute pièce par l'invention de ma propre légende pour m'expliquer qui je suis aujourd'hui. Dans ma famille proche et restreinte, mon père, ma mère et mon frère, les légendes vont bon cours en vase clos et s'appuient parfois sur les évènements les plus insignifiants pour se construire et déterminer l'histoire prédestinée de nos personnalités. Il y a la légende de mes premiers mots, qui ont fait comprendre tout de suite à ma mère que je serai un artiste, la légende de mon frère et son garage à voiture, pour expliquer qu'il serait lui beaucoup plus pragmatique et normal... Je nourris depuis longtemps une méfiance coupable envers notre maladie congénitale à inventer nos médiocres mythologies pour passer sous silence la réalité moins glorieuse de nos vies.
Mon travail le plus difficile, ces dernières années, à été d'essayer de mettre tout ce fatras d'histoire dans un placard pour m'en tenir à la réalité. Vivre au présent, sans expliquer mon passé pas assez grandiose à mon goût, ni me projeter dans un futur rêvé, parfois trop grandiose pour moi. La façon la plus efficace de faire le ménage, a été de devenir scénariste, en me ménageant un espace de fiction construit de toutes pièces avec des bouts de sentiments indifféremment liés à des souvenirs ou des désirs affleurant dans mes textes depuis mon inconscient.
Il y a un peu plus d'un an, alors que je terminais un très long scénario, la première chose vraiment importante que j'ai jamais écrite, un phénomène étrange s'est produit. Mon héros de 30 ans, très parisien, qui se réveillait en banlieue dans la chambre d'un homme avec qui il avait couché, attendait seul dans le lit, comme moi devant mon écran informatique, de savoir quoi dire. Soudain, une petite fille pas du tout prévue dans le texte initial, la fille de l'homme chez qui le héros était resté pour la nuit, arrive et commence à discuter avec lui de tout et de rien. Elle lui pose des questions sans vraiment les écouter, et lui parle finalement de son envie de devenir bonne-soeur. Elle hésite en fait entre bonne-soeur et danseuse, incapable de se décider parce que "danseuse c'est dur, et bonne-soeur c'est facile, mais on ne peut pas mettre de tutu."
J'ai écrit toute la scène dans une transe étrange, comme si elle était là, sous mes doigts. Un petit fantôme à fossette s'était glissé d'un seul coup dans mon ordinateur pour me permettre, l'espace d'une scène, de discuter encore un peu avec elle. J'avais grandi parce que j'étais vivant, et elle était restée intacte à l'âge plutôt vague ou la mort nous avait séparés. Je venais de comprendre, un peu à mon insu, que je n'avais plus besoin de me méfier de mes propres légendes. Il suffisait, pour écrire bien, de me laisser aller à exprimer leur part de vérité.